Dans le Gers, les jeux traditionnels font partie de la vie des villages. Pour Pierre Burgan, cette passion a commencé en 1992, avec une première partie de quilles et une petite coupe remportée lors d’un concours.
Depuis, il n’a cessé de faire vivre ces jeux, de partager leurs règles et de transmettre cette tradition aux nouvelles générations.
Mais aujourd’hui, Pierre s’inquiète : les joueurs se font de plus en plus rares et les traditions risquent de disparaître.
Entre souvenirs de fêtes de village, convivialité et envie de transmettre, il nous raconte son engagement et sa passion pour les quilles gasconnes.
Laissons-lui la parole…
Je suis Pierre Burgan, président du club de quilles gasconnes de Peyrusse-Grande (Gers), président du Comité départemental du sport en milieu rural du Gers, trésorier des Foyers Ruraux du Gers et administrateur de l’Union régionale des Foyers Ruraux d’Occitanie.
Ma passion pour les jeux traditionnels gascons (quilles, palet, rampeau) est née en 1992.
C’est mon ex-femme, qui jouait déjà aux quilles depuis quelques années, qui m’a fait découvrir ces jeux.
La première fois que j’ai joué aux quilles, c’était dans un petit village tout près de chez moi. Et j’ai gagné une petite coupe lors du dernier concours de la journée !
J’aime ce jeu parce qu’il était pratiqué par la population rurale. Dans tous les villages, à l’occasion des fêtes, il y avait un concours de quilles. Les hommes, les femmes et les enfants jouaient ensemble sur la place du village.
C’était très convivial et, à la fin de la partie, les gagnants payaient à boire aux perdants. On rigolait beaucoup et on passait une très bonne après-midi.
Le jeu de quilles gasconnes se compose de six quilles et de trois maillets. Sa pratique est très simple : les équipes sont composées de trois personnes, qui jouent chacune avec un maillet.
Il faut faire tomber cinq quilles sur six avec les trois lancers pour marquer un point. Si vous faites tomber six ou quatre quilles en trois lancers, vous ne marquez aucun point.
C’est un jeu d’adresse, avec quelquefois un peu de chance ! Il peut se pratiquer un peu partout, même chez vous.
Puis, malheureusement, la Covid est arrivée. Les gens sont restés chez eux pendant plus d’un an et beaucoup ne sont pas revenus jouer aux quilles ensuite. Nous avons perdu beaucoup trop de joueurs, surtout parmi les anciens.
Maintenant, ce jeu très ancien est en train de disparaître petit à petit, faute de pratiquants.
Pourtant, nous allons régulièrement dans les écoles pour faire jouer les enfants pendant leurs heures de sport. Mais aucun jeune ne vient ensuite participer aux concours amicaux ou officiels. Ils ne prennent pas de licence dans les clubs des Foyers Ruraux près de chez eux, et les parents ne les y accompagnent pas non plus.
Je déplore cette situation, mais je ne regrette pas tout le temps que j’ai passé, pendant 25 ans, à faire revivre les traditions rurales.
J’espère trouver quelques personnes volontaires pour continuer après moi, parce que je commence à prendre de l’âge.
Pour Mesmin Béragnes, l’occitan n’est pas simplement une langue régionale. C’est celle de son enfance, des échanges à la campagne, des rencontres et de toute une vie d’engagement dans le monde rural.
Entre souvenirs de famille, anecdotes parfois savoureuses et convictions personnelles, Mesmin nous raconte comment cette langue a accompagné son parcours, jusqu’à inspirer le nom de la Trans’Occitane.
Mais cette histoire, c’est encore lui qui la raconte le mieux. Alors, laissons lui la parole…
Ma parole d’oc
La langue d’oc, qu’on appelait dédaigneusement « le patois », a accompagné mon enfance et m’a permis de découvrir les premiers outils concr
ets de la vie. C’était, au double sens du terme, ma langue maternelle, car elle était parlée presque exclusivement par ma maman, qui la pratiquait à merveille quand elle m’admonestait.
Ma langue paternelle était le français, parlé par mon papa pour désigner les choses de la vie. Et côté perception de l’autorité, c’était un peu moins chantant.
En présentant l’occitan au baccalauréat et en ramenant un 15 sur 20, je mettais mon patois d’enfance au niveau universitaire. Ça méritait de venir à Toulouse pour ça !
J’ai toujours pratiqué l’occitan, jusque dans les discussions de foire, puis d’affaires, à la campagne. Quasiment tout le monde parlait occitan et les conclusions étaient plus faciles à obtenir dans cette langue.
Je me souviens d’avoir réglé un litige de cotisations sociales au téléphone, en occitan, avec un Ariégeois qui m’appelait de l’URSSAF et qui le pratiquait à merveille. L’entente fut rapide et la solution vite trouvée.
Cette double culture fut une richesse qui m’accompagne au quotidien.
Quand je cherche le mot juste en français, c’est le mot précis en occitan qui arrive, car la langue occitane est beaucoup plus riche en nombre de mots que le français. Alors, il ne me reste plus qu’à me traduire.
Le fait d’avoir toujours pratiqué mes deux langues au quotidien a façonné chez moi un désir entretenu d’indépendance, favorable au doute et à la réflexion, comme les deux plateaux d’une même balance, pareils et différents.
Mais la langue d’oc a toujours gardé ma préférence. C’était la langue des champs, du mouvement rural, et ce vécu a orienté mes engagements pour ce milieu rural auquel je suis fidèle. Les Foyers Ruraux et l’aide à domicile en milieu rural sont de mes marqueurs occitans.
En choisissant « Trans’Occitane » comme nom de ralliement à l’action de l’Union régionale des Foyers Ruraux, c’était faire honneur à la langue d’oc et contribuer à sa réappropriation culturelle, comme un équilibre face à la désertification des services non urbains.
On pourrait dire que ce fut un choix militant et culturel.
Pour la Fédération des Pyrénées-Orientales, la parole est passée par le micro. Avec TAKE IT, la web radio des Foyers Ruraux du Roussillon, Max est allé à la rencontre des participants de la Trans’Occitane pour recueillir leurs impressions et leurs témoignages. Un micro qui correspond bien à son parcours : depuis longtemps, Max aime écouter les histoires des autres… pour mieux les transmettre.
Max
Des histoires au micro
Avant le podcast, il y avait déjà les histoires.
Sous le nom de « Max Conteur », Max allait à la rencontre des habitants pour recueillir leurs souvenirs, leurs anecdotes et leurs récits de vie.
Des paroles parfois très personnelles qui devenaient ensuite la matière de contes, avec une idée toute simple : faire vivre la mémoire locale et transformer des histoires individuelles en récits à partager.
Aujourd’hui, Max travaille au sein de la Fédération Départementale des Foyers Ruraux des Pyrénées-Orientales. Les outils ont changé, mais pas vraiment ce qui l’anime.
À la Trans’Occitane, c’est donc avec un micro qu’il est allé à la rencontre des participants.
Interviews, témoignages, impressions prises sur le vif… avec TAKE IT, la web radio des Foyers Ruraux du Roussillon, chacun pouvait raconter un petit morceau de sa journée.
Pour Max, ces formats ne servent pas seulement à communiquer.
« Ils permettent de créer un espace d’écoute, de transmettre des expériences et de donner une visibilité à celles et ceux qui font vivre les territoires au quotidien. »
Un fil rouge que l’on retrouve aujourd’hui dans Paroles Vives, un projet porté par la FDFR 66 autour de la parole des habitants et de la mémoire vivante des territoires.
Rencontrer, écouter, recueillir, transmettre.
Qu’il s’agisse d’un conte, d’une interview ou d’un podcast, finalement, Max continue de faire ce qu’il faisait déjà : donner une place aux histoires et à ceux qui les racontent.
Et derrière tout cela, il y a aussi sa manière de voir l’éducation populaire : créer des espaces où chacun peut s’exprimer, partager son expérience, prendre confiance et trouver sa place.
À la Trans’Occitane, il suffisait simplement… de tendre le micro.
Pour la Fédération de l’Ariège, la Trans’Occitane a pris des airs de légende. À Sainte-Croix-Volvestre, une carpe immense cachée dans les eaux du lac est devenue l’héroïne d’une histoire imaginée collectivement. Pour lui donner vie, deux conteuses : Maryse, qui sème des mots depuis longtemps, et Nathalie, qui montait pour la première fois sur scène pour conter.
Maryse
« Je sème des mots, espérant récolter du rêve »
Maryse raconte des histoires depuis qu’elle sait parler.
Au fil des années, elle s’est formée à cet art qu’elle considère comme celui de la transmission des mémoires ancestrales. À ces histoires recueillies au fil de ses collectes sont venus peu à peu s’ajouter ses propres écrits.
Et chez Maryse, les histoires ne restent pas enfermées dans une seule forme. Elles peuvent devenir marionnettes, théâtre ou chanson, selon ce qu’elles ont envie de raconter.
Ce qui compte surtout, c’est ce qu’elles provoquent chez ceux qui les écoutent.
« J’aime partager mes histoires pour faire vibrer les cœurs, faire rire, pleurer et même réfléchir. »
Et puis, sur son chemin de conteuse, Maryse a aussi accompagné quelqu’un qui avait envie d’essayer à son tour : Nathalie.
Nathalie
Une première… et avec quel plaisir !
Nathalie avait déjà exploré les mots de bien des façons.
Ancienne bibliothécaire, elle s’était essayée à la lecture de poésie, au slam et même au théâtre avec une troupe amateur. Mais il lui restait encore un territoire à découvrir : le conte.
C’est auprès de Maryse, grâce à ses conseils et à son accompagnement, qu’elle franchit le pas.
« C’est chose faite, et avec quel plaisir ! »
Depuis octobre 2025, Nathalie anime un atelier « autour du conte » au Foyer Rural de Sainte-Croix-Volvestre.
Lorsque la Trans’Occitane arrive, le groupe réfléchit ensemble à ce qu’il pourrait proposer. Plusieurs textes collectifs voient le jour avant qu’une idée s’impose : une légende.
Le lac de Sainte-Croix est là, tout près. Et dans ses eaux vit une énorme et vieille carpe…
L’héroïne était toute trouvée.
Ainsi naît La Légende du lac de Sainte-Croix, écrite spécialement pour l’occasion.
Restait encore une question : qui allait la raconter ?
Nathalie est la seule à relever le défi de monter sur scène… à une condition : que Maryse l’accompagne.
Après plusieurs répétitions et quelques présentations devant les autres participants de l’atelier, toutes les deux sont prêtes.
Pour Maryse, une histoire de plus à transmettre.
Pour Nathalie, une toute première fois comme conteuse à la Trans’Occitane.
Pour la Fédération de Lozère, les mots étaient au cœur de la Trans’Occitane. Des mots piochés dans des corbeilles, assemblés, transformés en petites phrases ou en poèmes… et bien sûr le conte. Derrière ces histoires et cette envie de faire vivre la parole, il y a aussi des conteurs. Évelyne et Gilles nous racontent aujourd’hui leur propre chemin.
Évelyne
Des histoires faites pour être partagées
Depuis longtemps, Évelyne raconte.
Avant même de s’installer en Lozère, alors qu’elle était enseignante en primaire, les histoires et la transmission faisaient déjà partie de sa vie.
Sa rencontre avec le conte se précise dans la Loire, aux côtés de Jean Porcherot, conteur stéphanois et créateur d’un festival de contes. Elle y découvre aussi quelque chose qui ne la quittera plus : le plaisir de rencontrer d’autres conteurs, d’écouter leurs univers et de partager les histoires.
Puis les Causses et les Cévennes deviennent son territoire.
Depuis plusieurs étés, Évelyne raconte dans des lieux parfois insolites. Des histoires du terroir qu’elle a rapportées sur ce territoire, mais aussi des contes universels puisés notamment dans les collectages d’Henri Gougaud.
Et puis, un jour, le hasard met entre ses mains Portraits Cévenols de Gilbert Léautier.
Elle y retrouve une terre, des personnages, une langue qui lui parlent immédiatement.
« Une écriture en pierre sèche, justesse des mots, des regards, poésie de la langue. »
Ces Cévennes marquées par l’exode rural, ces personnages hauts en couleur, cette rudesse mêlée de tendresse… tout cela lui rappelle aussi les gens de son pays, le Causse Méjean.
Alors forcément, l’envie revient : raconter, transmettre, faire entendre ces voix.
Parce que pour Évelyne, finalement, une belle histoire n’est jamais faite pour rester dans un livre.
« Un tel trésor ne peut que se partager. »
Et ce goût du partage ne s’arrête pas à ses propres histoires. Avec Kamel Guennoun, Évelyne a également été à l’origine du Labo des Conteurs 48, celui-là même dont elle ouvrira quelques années plus tard la porte à Gilles.
Gilles
Il y est allé par curiosité…
Le conte, Gilles le connaissait déjà. En Lozère, il avait eu l’occasion de le côtoyer à travers le festival qui existe depuis bientôt 37 ans, mais aussi avec les Foyers Ruraux. D’abord dans celui de son village, puis à la Fédération départementale.
Mais de là à imaginer qu’un jour, ce serait lui qui raconterait des histoires…
Il y a trois ou quatre ans, la Fédération organise une formation à La Canourgue avec Frédérique Lanaure. Gilles décide d’y aller. Comme ça. Par curiosité.
« J’y suis allé par curiosité, j’en suis revenu emballé. »
Et visiblement, quelque chose s’est passé ce jour-là.
Il commence à regarder autrement cet univers qu’il pensait pourtant connaître. Il s’intéresse davantage aux conteurs, aux festivals, à ceux de Lozère aussi. Le conte n’est plus seulement quelque chose qu’il écoute ou qu’il croise au fil de ses engagements.
Et puis Évelyne lui ouvre une nouvelle porte en lui proposant de rejoindre le Labo des Conteurs.
Un atelier d’abord. Puis une petite place dans un spectacle à plusieurs. Et petit à petit, Gilles se retrouve là où il ne s’attendait peut-être pas à être quelques années auparavant : de l’autre côté de la scène.
Aujourd’hui, il parle déjà de nouveaux projets.
Et lorsqu’on lui demande comment tout cela a commencé, lui ne cherche pas une grande explication :
« Voilà, c’est tout simple, des rencontres qui tombent au bon moment. »
On reste encore un peu dans le Tarn avec la FD 81. Après La Clique à Cuq, place maintenant à Jean-Antoine. Une passion qui ne date pas d’hier… et une histoire qui commence lorsqu’il était encore enfant. Mais cette histoire-là, je préfère le laisser vous la raconter lui-même…
Début des années 1960. Une cité ouvrière de mineurs dans le Tarn, en pays carmausin.
J’entends une conversation qui provient du jardin. Deux femmes se tiennent là, appuyées à la clôture qui sépare les jardins ouvriers entretenus par des mineurs en activité. L’une est ma grand-mère maternelle et l’autre la voisine, beaucoup plus jeune. Leur conversation est animée et curieuse pour moi. En effet, les langues qu’elles utilisent ne sont ni le français ni l’espagnol.
Je sais que ma grand-mère parle en catalan, langue qu’elle utilise presque exclusivement. C’est d’ailleurs dans cette langue qu’elle nous parle chaque jour, à nous les enfants. Car bien que nés en France, nous faisons partie de l’immigration. Et à la maison, nous avons l’habitude d’entendre du français et de l’espagnol aussi.
Mais l’autre femme ne parle ni en catalan, ni en français, ni en espagnol. Pourtant, elle comprend ma grand-mère et celle-ci lui répond facilement. Je découvre qu’elles se comprennent et arrivent à communiquer avec aisance !
Je suis très intrigué et, en me dissimulant pour ne pas les déranger et les gêner, je me rapproche. Ce sont bien deux langues différentes et pourtant si proches. Elles se racontent le menu du repas qu’elles préparent pour ce midi. Pourtant, de temps en temps, il y a des arrêts. Soudain, un mot n’est pas compris. Mais, tout en gardant les mêmes langues, elles s’expliquent mutuellement ces différences portant sur un ingrédient, un légume, un fruit… Et la conversation se poursuit sans difficultés majeures. Cette scène banale s’est reproduite plusieurs fois.
Et je remarquais qu’ailleurs, au marché de la ville voisine, des paysans et commerçants parlaient aussi comme la voisine, en patois, comme ils disaient.
Je me rappelle m’être posé une question : comment se fait-il que ces femmes puissent dialoguer ? Nous, nous sommes originaires d’Espagne et la voisine est de France. A priori, rien ne devait permettre une intercompréhension. Et pourtant, la réalité me démontrait le contraire. Comment était-ce possible ?
Je crois que c’est ce jour-là qu’est né un intérêt pour les langues, ce besoin de comprendre pourquoi certaines langues et cultures n’avaient pas le droit d’être reconnues. Et ce n’est que plus tard que j’appris que la voisine parlait l’occitan ou langue d’oc (qu’elle appelait « patois »), que j’appris que des langues étaient dites régionales, étaient marginalisées ou minorisées, méprisées et interdites ; que des personnes avaient honte. Mais aussi la réalité de la langue d’oc qui fut, au Moyen Âge, une grande langue de civilisation européenne avec notamment les troubadours.
Ensuite, des rencontres avec des locuteurs occitans, des cours, des lectures, des écoutes de disques, des engagements militants, des stages et d’autres activités me renforcèrent dans l’idée que certaines langues et cultures étaient bien l’objet de mépris, de discriminations et de xénophobie. Et qu’il fallait s’engager pour lutter contre ces injustices.
C’est ainsi que mon engagement aux Foyers ruraux porte ces convictions. Ainsi, lors de la Trans’Occitane, la FDFR Tarn, avec la FDFR Tarn-et-Garonne, nous mîmes en place, modestement, un petit atelier de sensibilisation à la langue d’oc en menant une discussion et en apprenant le chant emblématique qu’est le Se canta (prononcer « sé canto »). Nous pûmes former un groupe d’une dizaine de personnes et donner un petit concert.
Plus tard, nous poursuivîmes en catalan, avec la Catalane Jaumeta, de la FDFR 66, avec la chanson L’Estaca (« le pieu ») de Lluís Llach.
Ces petites présences libèrent la parole, prouvent que la liberté d’expression et la liberté d’exister doivent être garanties aussi pour toutes les langues et cultures. Et surtout que ce n’est pas l’uniformité qui fait la richesse d’un pays, mais sa diversité.
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